
Pour cent histoires mortes, il demeure tout de même une ou deux histoires vivantes. Celles-là, je les évoque avec précaution, quelquefois, pas trop souvent, de peur de les user. J’en pêche une, je revois le décor, les personnages, les attitudes. Tout à coup, je m’arrête : j’ai senti une usure, j’ai vu pointer un mot sous la trame des sensations.
Ce mot-là, je devine qu’il va bientôt prendre la place de plusieurs images que j’aime.
Aussitôt je m’arrête, je pense vite à autre chose ; je ne veux pas fatiguer mes souvenirs. En vain ; la prochaine fois que je les évoquerai, une bonne partie s’en sera figée. J’ébauche un vague mouvement pour me lever, pour aller chercher mes photos, dans la caisse que j’ai poussée sous ma table.
A quoi bon ? Ces aphrodisiaques n’ont plus guère d’effet sur ma mémoire.
"la nausée" sartre