Mardi 11 mars 2008
Elle n’a pas paru surprise par ma question, je crois même qu’elle l’attendait, qu’elle avait envie de l’entendre, sonore, portée par une voix d’homme. Qu’elle commençait à avoir envie de se plier à quelque chose.
Comme j’accumule, m’a-t-elle expliqué, comment dire. Voilà que je ne trouve plus mes mots, que je recommence. (Elle mettait sa main devant sa bouche, comme pour recueillir les mots en question, telles des arêtes.) Mon bagage augmente. Dans la vie. C’est de plus en plus lourd. Je m’alourdis. Comme mon sac. C’est comme si j’avais du mal à me déplacer. D’où ce besoin de reprendre le train, peut-être. Mais je me force. Je me sens chargée. Je suis fatiguée, Franck.
Ne pleurez pas, ai-je dit. N’allez pas vous mettre à pleurer, je suis là. Je ne me sens pas lourd, moi. C’est tout le contraire. Je m’allège. Je perds tout, depuis longtemps. Je me déleste. Je désapprends. Et à force que rien ne se passe, c’est comme si chaque fois tout devenait possible. La souffrance est tellement derrière moi, toujours, que je n’arrive plus à l’imaginer. Même quand elle est là, qu’elle revient, c’est comme si c’était un passage. Je vois devant. Loin. J’avance comme sur un nuage et je ne tombe pas parce que je me sens léger au-dessus du malheur, je le domine, le malheur, c’est lui qui tombe. C’est mes cailloux à moi, le malheur. Mais c’est comme si je repassais par le même chemin. Mon cœur est douloureux et vide et ouvert. J’ai plein de place, je me sens léger.
Elle regardé ses genoux. Moi aussi. » oster
